Comment s'aimer ?

Comment simplement s’aimer ?

Je suis une enfant des années 70.

J’ai ainsi profité, sans en avoir réellement conscience à l’époque, de la libération des femmes, portée par les luttes de leurs aïeules, emprisonnées depuis des siècles dans des carcans familiaux et conjugaux. J’ai grandi avec cette idée devenue presque naturelle qu’une femme pouvait choisir sa vie, travailler, décider, signer ses chèques, voter, partir, rester seule… et surtout ne plus avoir besoin d’un homme pour exister pleinement.

J’ai donc bâti ma vie dans un esprit d’indépendance, avec l’envie que l’amour soit la cerise sur le gâteau que j’aurais confectionné seule.

Je n’imaginais pas que cette évidence n’en serait pas une.

Car les femmes volontaires et autonomes ont longtemps représenté quelque chose d’effrayant pour des hommes dont l’éducation avait été façonnée par un système patriarcal. Ils n’étaient tout simplement pas préparés à ce bouleversement des mœurs, probablement l’un des plus profonds que nos sociétés aient connu dans le domaine de l’intime.

Et le phénomène fut si rapide que les femmes de ma génération elles-mêmes ne surent pas toujours quoi faire de cette liberté nouvelle. Nous avions quitté une place qui nous était assignée depuis des siècles, sans forcément savoir quelle était celle que nous voulions occuper désormais. Nous avons parfois avancé avec maladresse, tâtonnant entre ce que nous ne voulions plus être et ce que nous ne savions pas encore devenir.

Les hommes de ma génération, eux, sont restés pris dans une contradiction vertigineuse.

Paniqués à l’idée de perdre les privilèges d’un ancien modèle, ils semblaient pourtant secrètement désireux d’abandonner eux aussi certaines de ses contraintes. Eux qui avaient été désignés comme soutiens de la famille, protecteurs, pourvoyeurs et piliers du couple aspiraient peut-être, eux aussi, à leur propre libération.

Mais comment se libérer d’un rôle sur lequel une identité s’est construite ?

Alors, dans ce marasme imposé par nos nouveaux modes de pensée et de vie, nombreux sont celles et ceux qui sont restés coincés dans cet entre-deux inconfortable : plus vraiment dans l’ancien monde, pas encore capables d’habiter pleinement le nouveau. Comme si nous avions gagné notre liberté sans avoir encore appris à nous aimer libres.

Comme si, avec le temps, aimer était devenu un effort quotidien trop exigeant et incertain pour que nous ayons encore envie de nous engager véritablement. Comme si recommencer, encore et encore, une nouvelle histoire jusqu’à rencontrer la bonne personne était devenu une épreuve que nous n’étions plus prêts à traverser.

Cette belle âme que nous espérons rencontrer porte alors la projection de tous nos besoins, de tous nos désirs et de tant d’attentes. Une somme d’exigences presque impossible à réaliser pour un être humain dont la nature, par essence ordinaire et impermanente, ne peut répondre éternellement à l’image que nous avons construite de lui.

Nous cherchons dans l’autre une forme de perfection capable de réparer nos manques, de rassurer nos incertitudes et de combler nos aspirations les plus profondes, tout en oubliant qu’aucun être humain ne peut porter durablement un tel poids.

Et puis il y a tous ceux qui ont fini par choisir, pour seule compagnie, la solitude.

Parce qu’en l’apprivoisant, ils ont appris à s’aimer autrement. À se suffire sans pour autant se fermer. À découvrir que leur magnificence n’avait pas nécessairement besoin d’être révélée ou confirmée par le regard de l’autre. La solitude, peu à peu, est devenue un refuge, parfois même une forme de liberté d’être.

Mais elle est aussi devenue le mal silencieux de notre génération.

Nous sommes pris entre deux élans contradictoires : le besoin viscéral d’aimer et d’être aimés, et celui, tout aussi puissant, de préserver nos limites et notre équilibre. Nous avons appris à ne plus nous perdre dans l’autre, à ne plus accepter l’inacceptable, à nous choisir enfin.

Mais à force de vouloir nous protéger, ne sommes-nous pas parfois devenus incapables de nous engager ?

À force de chercher une relation qui ne nous coûte rien, qui respecte parfaitement nos besoins, nos blessures, nos aspirations et nos limites, n’avons-nous pas oublié que l’amour véritable suppose aussi de composer, de renoncer parfois, de pardonner, de recommencer, de traverser les périodes de doute et d’imperfection ?

Peut-être que le véritable paradoxe est là : nous n’avons jamais autant appris à nous aimer nous-mêmes, et pourtant nous ne savons plus toujours comment aimer quelqu’un d’autre.

Nous avons appris à ne plus nous perdre dans l’autre, mais peut-être pas encore à être avec l’autre sans nous perdre.

Entre la peur de nous abandonner à quelqu’un et celle de ne plus jamais le laisser entrer, nous avons peut-être créé une solitude dont nous sommes à la fois les victimes et les gardiens.

Et peut-être nous faut-il maintenant apprendre autre chose : que l’indépendance ne signifie pas l’absence de l’autre, que l’amour n’est pas une dépendance et que choisir quelqu’un ne signifie pas renoncer à soi.

Peut-être que l’amour que nous cherchons n’est pas celui qui viendra combler tous nos manques, mais celui qui nous permettra de rester nous-mêmes tout en faisant une place véritable à quelqu’un d’autre. Un équilibre fragile, certainement. Mais peut-être est-ce justement cela que nous n’avons pas encore appris à construire durablement.

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